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L’essence
de l’existence, celle qui touche au sein de la
complexité
de la réalité et de la vie humaine même, ne
pourrait pas être comprise sans les traces matérielles
du passé, sans le patrimoine. Le patrimoine,
c’est
avant tout la conscience que notre vie n’est
pas indépendante et unique, mais que nous, comme des
êtres conscients, ne sommes qu’une
partie de la chaîne
dans l’histoire
universelle de l’humanité,
des éphémères propriétaires de tout ce que
les générations précédentes nous ont légué comme
le témoignage de leur existence et culture, leur
croyance et intention, avec un seul et unique devoir
– le transmettre intact aux générations futures.
La
mosaïque dorée de l’histoire de l’humanité,
à laquelle participe chaque nation, ne peut pas
être comprise sans tenir compte de sa moindre
pierre précieuse, de même que chacune d’elles
n’est pas compréhensible sans la totalité. Une de
ces précieuses tesserae
dorées, également unique comme la cathédrale de
Chartres, le Angkor, la Taj Mahal, la Masada, le Kjoto
ou l’Aksum est la cathédrale de la Sainte
Vierge Ljeviška
à Prizren.
Pendant
la nuit du 17. mars 2004, ensemble
avec toutes les autres églises serbes de
Prizren, dans l’incendie
qui a été allumée par des vandales
albanais, l’église
cathédrale de la
Sainte Vierge Ljeviška
a
été brûlée.
Avec son architecture exceptionnelle – unique
combinaison de la basilique byzantine à trois
nefs du X siècle et de l’église
à cinq coupoles de
1307, cette cathédrale a été le monument le plus
important de la culture cosmopolitique médiévale de
Prizren, pendant les dix siècles de son
existence chrétienne, le symbole de la persistance de
la foi orthodoxe,
et en même
temps un des plus important monument de
l’
architecture et de la peinture byzantine, dont
l'importance et la valeur artistique dépassent
les frontières
nationales.
Echappant
à l’oublie historique, la donnée authentique
sur ses auteurs, si rare quand il s’agit des
monuments médiévaux,
a été conservée. Le nom de maître-bâtisseur
Nikola
et de peintre Astrapas s’est conservé dans une inscription
sur l’arc méridional du portique. Jusqu’ à
présent leur origine n’est pas claire. On suppose
quand même que le maître-bâtisseur
Nikola
soit venu de l’Epirus, et que le peintre Astrapas
ait appartenu à un atelier provenant de
Thessalonique.
Pendant
que l’architecture de la Sainte
Vierge Ljeviška suit les ligne principales de
l’architecture byzantine de son temps, avec ses cinq
coupoles insérées dans un plan de la croix inscrite,
l’exsonartexe ouvert et les façades pittoresques et
décoratives, sa peinture, anticipant de plus d’une
décade les tendances similaires dans les centres
principaux de l’ art Byzantin – Constantinople et
Thessalonique, annonce l’iconographie complexe et délicate
de la Renaissance
des Paléologues, ce dernier style monumental de
l’art byzantin. Utilisant les modèles
antiques pour exprimer les nouveaux thèmes théologiquement
complexes, avec les représentations élégantes
des filles en costume antique, des timides
apparitions du genre et du
paysage,
cette peinture de Prizren, contemporaine de l’œuvre
de Giotto, Pisano, Duccio et Lorenzetti anticipe la
Renaissance, beaucoup avant son apparition en Italie.
A
part des compositions théologiques, la peinture de la
cathédrale
de la Sainte
Vierge Ljeviška
possède certains des plus beaux portraits des
souverains médievaux serbes: le portrait de son
restaurateur, le roi Etienne II Uroš (Milutin) dans le costume cérémonial byzantin et les portraits de ses
ancêtres
-
St.
Simeon en moine, St. Sava en
archévêque
et Étienne le Premier Couronné
et probablement Étienne fils du Milutin
(futur roi Étienne Deèanski). On
y trouve aussi de très rares traces de l’éthnologie
médievale – la façon dont l'école était organisée
a été illustrée dans le cycle
de la vie
de St. Nicolas.
Même
après la conquête de Prizren de la part
des troupes ottomanes, le 21. juin 1455, la cathédrale
de la Sainte
Vierge Ljeviška n’a pas été détruite. Au
contraire. Pris par la beauté de ses fresques, étranges
et inédites, un conquéreur anonyme d’Orient,
d’un esprit délicat et riche, en tenant compte de
ne pas abîmer la fresque du portique, a écrit, en
lettres arabes les vers suivants :
La
pupille de mon oeil est ton nid
(Honore-moi d’y entrer,
cette maison est la tienne).
Sur
quoi donc se sont rué ces vandales de Prizren durant
cette terrible Kristallnacht?
Au
maître-bâtisseur Nikola
de l’Epirus ou au
peintre Astrapas de Thesalonnique, aux représentations
antiques des filles portant des amphores cassiques et
les ripides dans les mains, à la Vierge
Eleuse avec Christ nourricier, ou aux verses de grand
poète perse Hafiz?
Ignorant,
et l'
ignorance est toujours au fond
de
toute
xénophobie,
ils ont détruit aussi ce témoignage touchant de
richesse et profondeur de leur propre civilisation
islamique, exprimé à travers les mots du poète
perse. Cette nuit ils ont attaqué aussi, ces pauvres
vandales enragés,
effrayés par la grandeur et la constance de la
cathédrale de Prizren, aux uniques témoignages du
fait que la beauté universelle égale les vainqueurs
et les vaincus et les range de la même coté
envers les succès éternels et impérissables
de l’esprit
humain. Mettant en feu l’église
de la Sainte Vierge Ljeviška,
en même temps, ils ont détruit le plus bel
exemple de la possibilité de coexistence des différentes
nations et religions à Kosovo et Metohija.
Révoltés
par ces actes insensés, cette attaque frontale aux répères
de notre continuité historique qui est aussi
universelle, les étudiants et les enseignants du Département
des Arts Appliqués de la Faculté de Philologie et
des Arts à Kragujevac, ville-martyre qui se
souvient bien des mêmes épisodes dans son passé
récent, s’adressent
aux artistes, historiens de l'art, aux byzantinistes,
slavistes, aux muséologues, sauvegardeurs du
patrimoine, aux archéologues, historiens,
ethnologues, anthropologues, aux institutions qui ont
le devoir de sauvegarder le patrimoine,
l’
ICOM,
l’ICOMOS,
l’UNESCO
avant tout, avec un appel
d’arrêter
immédiatement, par la force de leur autorité,
ce vandalisme innconu dans le mond civilisé.
Etant témoins de ce vandalisme, aujourd' hui, au
commencement du III millénnium nous n' avons qu'une
question: Pourquoi
la terreur?
A
Kragujevac, le 22. mars 2004.
Étudiants
et enseignants du Département des Art Appliqués de
la Faculté de Philologie et des Arts à
Kragujevac.
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